Paysages professionnels
Galerie MTL, Bruxelles
5 – 25 septembre 1970
En septembre 1970, la galerie MTL, à Bruxelles, présente pour la première fois au public les Paysages professionnels de Jacques Charlier : des photographies de chantiers, de routes, de tranchées et de terrains vagues réalisées pour les besoins du Service technique de la Province de Liège (STP), où l’artiste travaille alors comme dessinateur. C’est par l’intermédiaire de Marcel Broodthaers que Charlier a rencontré Fernand Spillemaeckers, qui vient d’ouvrir la galerie MTL et accepte d’organiser cette exposition. Une étape clé de son parcours.

Des photographies de service
Jacques Charlier est dessinateur expéditionnaire au STP de 1957 à 1978. À partir de 1964, il retire de leur contexte de petites photographies trouvées au service de mécanographie : des champs de betteraves, des routes à élargir, des égouts, des cours d’eau à normaliser, des terrains destinés à des zonings industriels. Elles ont été prises par André Bertrand, chef mécanographe du service, pour illustrer les rapports et préparer les projets. Ce qui fascine Charlier, dit-il, c’est leur côté « brutal et inesthétique ».

Charlier ne se présente pas comme l’auteur de ces images, mais comme leur « présentateur ». Un certificat rédigé sur papier à en-tête de l’Administration provinciale, signé à la fois par lui et par André Bertrand, atteste leur origine et leur fonction première. Plutôt que de s’approprier un objet trouvé, à la manière du Pop Art ou des Nouveaux Réalistes, il insiste au contraire sur sa provenance : « je n’en étais pas le signataire mais uniquement le présentateur… c’est le contraire de l’appropriation », expliquera-t-il plus tard.
L’exposition
Telle qu’elle est constituée, l’œuvre rassemble quelque soixante-dix clichés noir et blanc, groupés par neuf sur des panneaux, accompagnés du certificat, d’une photographie du bâtiment du STP et de la retranscription d’un entretien entre Charlier et ses collègues. À la galerie MTL, il en montre pour la première fois une large sélection, accrochée en longues rangées serrées sur les murs blancs.

« Les coins enchanteurs »
Seul commentaire publié à l’époque : un entretien enregistré au STP entre Jacques Charlier et ses collègues André Bertrand, J. Tollet et Cl. Mornac, paru en novembre 1970 dans MTL Magazine sous le titre ironique « Les coins enchanteurs », puis repris dans Les règles de l’art (1983). Les collègues n’y voient d’abord « rien d’artistique » : ce ne sont que des chantiers, sans cadrage ni histoire. L’un regrette l’absence de contexte, un autre trouve ces paysages tristes et sans couleur. Mais un ancien cantonnier raconte qu’en revoyant en photo un paysage qu’il traverse chaque jour à vélo, il a eu l’impression de le découvrir : « c’est une redécouverte ». Faute d’autres critiques, Charlier décide de joindre cet entretien aux photographies.
Prolongements
En décembre 1970, Charlier présente des Interviews paysages professionnels au Wide White Space, à Anvers, lors d’une séance d’information organisée avec Fernand Spillemaeckers, avec un prolongement à la Neue Galerie d’Aix-la-Chapelle. Les Paysages professionnels sont ensuite montrés au musée d’Anvers et à la deuxième Triennale de Bruges (1971), à la Galerie 18 à Paris (1974), puis à Gand et au Museum Boymans-Van Beuningen de Rotterdam (1981).
Dans un texte publié par la galerie Nadja Vilenne, l’historien de l’art et critique Jean-Michel Botquin y voit le point de départ de toute la recherche « STP » de Charlier, à laquelle se rattachent les Blocs, les Canalisations et la Zone absolue. Il rappelle aussi que l’artiste refusera de parler de « sculptures anonymes » à propos de ce type d’images industrielles : pour Charlier, ces chantiers ont été conçus, construits et photographiés par des gens qui « ont un nom ».
In English
In September 1970, the MTL gallery in Brussels, run by Fernand Spillemaeckers, showed Jacques Charlier’s Paysages professionnels (Professional Landscapes) for the first time. The black-and-white photographs, taken by André Bertrand, head of the mechanography department at the Provincial Technical Service of Liège where Charlier worked as a draughtsman, document roadworks, trenches, sewers and future industrial zones. Charlier presented them not as his own works but as found documents, certified by both himself and the photographer. A conversation between Charlier and his colleagues, published in MTL Magazine as “Les coins enchanteurs”, became part of the work. The series was later shown in Antwerp, Bruges, Paris, Ghent and Rotterdam.
Sources en ligne
- Jean-Michel Botquin : note biographique accompagnant son article dans la revue ETC, n° 99, 2013, sur Érudit : lire la page.
