Biennale de Paris 1971 – un film collectif
Walter Swennen, Guy Mees, Leo Josefstein, Jacques Charlier et Claude Delfosse (« Rocky Tiger »), Bernd Lohaus, Panamarenko
Biennale de Paris, Paris
24 septembre – 1er novembre 1971
En 1971, Jacques Charlier représente la Belgique à la Biennale de Paris non pas avec ses propres œuvres, mais avec un film : un moyen métrage de 16 mm, en noir et blanc et sonore, d’environ quarante minutes, composé de six séquences réalisées chacune par un artiste différent. Charlier en est l’initiateur, le concepteur et le producteur ; il signe aussi l’une des séquences. Le film n’a jamais eu de titre ; on l’appelle aujourd’hui « Biennale 1971 ». Dans la biographie de Jacques Charlier, il figure sous le titre Mees, Josefstein, Delfosse, Charlier, Lohaus, Panamarenko. Séquence anonyme.
Un film plutôt qu’une exposition
La Biennale de Paris de 1971 s’ouvre aux nouveaux médias : à côté de l’hyperréalisme et de l’art conceptuel, elle crée une section « Films d’artistes » et accueille le mail art. La Belgique y est présente par une sélection nationale pluridisciplinaire choisie par le Service de propagande artistique du ministère de la Culture, dirigé par Francis De Lulle. Ce service retient le projet de Charlier et le finance.
Charlier a rencontré en 1970 Gerry Schum, l’initiateur allemand de la « Fernsehgalerie », qui produisait des films et des vidéos d’artistes pour la télévision. Il aurait voulu réaliser une vidéo ; faute de matériel adapté, il choisit le film 16 mm, en prévoyant qu’il puisse plus tard être transféré en vidéo. Dans sa note de présentation, il définit le projet : un film « de transport facile », diffusable au cinéma comme à la télévision, qui reflète « l’actualité des courants d’idées » en Belgique. Il précise : « Il ne s’agit pas à proprement parler de “cinéma” pur, mais plutôt d’un support d’idées ou de documents sur des travaux en cours », sans effets spéciaux ni mouvements de caméra spectaculaires.

Six séquences, trois galeries
Chaque artiste est responsable de sa propre séquence. Trois galeries servent d’assistantes de réalisation : MTL à Bruxelles, dirigée par Fernand Spillemaeckers, X-One à Anvers, animée par Marc Poirier dit Caulier, et le Wide White Space, à Anvers, dirigé par Anny De Decker. Nicole Forsbach, alors l’épouse de Charlier, tient la comptabilité du projet et assure le montage final à Liège. Tout est produit en 1970-1971. Dans l’ordre du montage :
- Séquence « anonyme » (Walter Swennen, avec la galerie MTL) : une séquence répétée et traduite en plusieurs langues, qui interroge la projection de l’image et la fidélité de la traduction.
- Guy Mees (avec X-One) : trois personnes de tailles différentes changent de place sur des blocs de béton de hauteurs différentes ; la hiérarchie entre elles se déplace avec les niveaux.
- « Nature morte » de Leo Josefstein (avec MTL) : un artiste fictif, « désirant garder l’anonymat » ; des voix hors champ guident la composition d’une nature morte qui ne trouve jamais sa forme.
- Rocky Tiger (Jacques Charlier) : son collègue du Service technique provincial Claude Delfosse, dessinateur le jour et chanteur de rock le soir, raconte son parcours et chante Blue Suede Shoes. Voir l’article Rocky Tiger, galerie X-One, Anvers (1971).
- Bernd Lohaus (avec le Wide White Space) : les manipulations qu’imposent ses sculptures, leurs emboîtements et superpositions « jusqu’à la rupture d’équilibre ».
- Panamarenko (avec le Wide White Space) : devant la nacelle de son dirigeable en construction, il expose les problèmes techniques de l’aéronef.
Charlier rédige lui-même de courtes notices sur chaque séquence, sans commentaire ni biographie, un texte destiné, écrit-il en marge, « à endiguer les délires journalistiques ». Il se présente comme le simple producteur du film, « comme G. Schum l’est pour les films d’artistes présentés à la biennale ».
À Paris : un film mal classé
Le projet relevant de la sélection nationale belge, le catalogue de la Biennale range le film de Charlier non pas parmi les « Films d’artistes », mais dans la section « Films de cinéastes », sous le titre « Sans titre, 1971 (noir et blanc) ». Charlier entoure la notice dans son exemplaire du catalogue, l’annote de points d’interrogation et rappelle que le film a toujours été présenté comme une suite de séquences réalisées par des artistes belges.

Après sa visite à Paris, Charlier adresse un rapport sévère au ministère. Il y juge la Biennale « un échec complet » : la confrontation de productions nationales inégales lui paraît inutile, seules des manifestations à thème comme la Documenta ou Prospect, à Düsseldorf, lui semblent efficaces, et la vraie innovation aurait été de projeter les films d’artistes en continu, ou en vidéo, dans un lieu adapté. Pour la représentation belge, il note d’abord que « le film est mal distribué ». Il propose ensuite une réorganisation de la présence de l’avant-garde belge à l’étranger et insiste sur le rôle que pourrait jouer la télévision dans la diffusion de l’art.

Prolongements
Le film est ensuite montré à Anvers par les galeries X-One et Wide White Space, à l’université de Louvain et à la Neue Galerie d’Aix-la-Chapelle. En novembre 1971, Charlier présente la séquence Rocky Tiger aux « Propositions pour un circuit fermé de télévision » de la galerie Yellow, à Liège, première manifestation d’art vidéo en Belgique. Le catalogue Salade liégeoise (ICC, Anvers, 1985) voit dans ce film et dans la manifestation de la galerie Yellow les deux actions pionnières de la vidéo à Liège.
Deux copies du film existent. L’une, déposée à la Cinémathèque royale de Belgique, a été numérisée par Argos ; l’autre, conservée par Charlier dans sa boîte d’origine, a perdu à une date inconnue les séquences de Walter Swennen et de Leo Josefstein. Lors de l’exposition Hard Music & Photo-Sketches, à la galerie Nadja Vilenne, le film a été projeté dans une version complétée par les séquences fournies par Argos. Jean-Michel Botquin, historien de l’art et critique qui anime la galerie Nadja Vilenne, a retracé toute cette histoire dans son texte « Biennale 1971, un film collectif ».
In English
For the 1971 Paris Biennale, Jacques Charlier did not show his own works: as part of the official Belgian selection, he conceived and produced a collective 16 mm black-and-white film of about forty minutes, made of six sequences by Walter Swennen (anonymously), Guy Mees, the fictitious artist Leo Josefstein, Charlier himself with his STP colleague Claude Delfosse alias “Rocky Tiger”, Bernd Lohaus and Panamarenko. Inspired by Gerry Schum’s television gallery, the film was meant as “a vehicle for ideas or documents on work in progress”, produced with the help of the galleries MTL in Brussels, X-One and Wide White Space in Antwerp, and edited in Liège by Nicole Forsbach. To Charlier’s dismay, the Biennale catalogue listed it under “Films by filmmakers” rather than “Artists’ films”, and his report to the Belgian ministry called the event a failure. The untitled film was later shown in Antwerp, Leuven and Aachen, and is now regarded as a pioneering moment of video art in Liège.
Sources en ligne
- Jean-Michel Botquin : note biographique accompagnant son article dans la revue ETC, n° 99, 2013, sur Érudit : lire la page.
