Jeunes liégeois, APIAW, Liège (1966) : le vernissage au miroir des Totalistes

Jeunes liégeois
APIAW, Liège
19 novembre – 1er décembre 1966

En novembre 1966, Jacques Charlier figure parmi les artistes de l’exposition collective Jeunes liégeois, présentée dans la salle de l’APIAW, à Liège. L’événement reste surtout dans la chronologie de l’artiste pour son vernissage, transformé en happening par les « Totalistes », le groupe qu’il anime alors avec Nicole Forsbach.

Photo noir et blanc : des jeunes gens portent à bout de bras un grand miroir encadré sur lequel est écrit « Tableau total », dans un couloir
Les Totalistes et leur « tableau total », un grand miroir, au vernissage de l’exposition Jeunes liégeois, APIAW, Liège, 19 novembre 1966. Archives de l’artiste.

Le happening du 19 novembre

Le samedi 19 novembre, vers 18 heures, une vingtaine de Totalistes font irruption au vernissage, chargés de miroirs de toutes sortes. Tout est scénarisé : l’intrusion, l’esclandre comme les miroirs font partie d’un happening préparé à l’avance. Dans le récit qui en est donné, les organisateurs, craignant un scandale, accueillent les intrus avec hostilité ; l’un des officiels lance même un « get out » en apercevant le « tableau total » que les jeunes veulent faire entrer dans la salle : un simple miroir d’environ un mètre cinquante de haut sur un mètre de large.

Sans répondre aux invectives, les Totalistes prennent position dans l’entrée et dressent le grand miroir à bout de bras, de manière à rassembler dans une même image la foule, le décor et les œuvres exposées.

Photo noir et blanc : une foule de jeunes gens se presse dans l’entrée et l’escalier d’un bâtiment lors d’un vernissage
L’entrée de la salle de l’APIAW au vernissage de l’exposition Jeunes liégeois, 19 novembre 1966. Archives de l’artiste.

Le récit de Nicole Forsbach dans Total’s n° 7

Nicole Forsbach, alors épouse de l’artiste et co-animatrice avec lui du groupe et de la revue Total’s, raconte la soirée dans le n° 7 de la revue, « l’édition souterraine liégeoise ». Pour elle, l’intention était de faire du dialogue intime entre l’homme et son reflet un événement public. Venus examiner des « œuvres d’art », leur style et leur facture, les visiteurs, pris dans une perception statique, auraient refusé cet « événement-miroir ». Peu importe l’accueil, conclut-elle : une relation s’établit, et « un monologue s’interrompt ». Ce compte rendu, écrit de l’intérieur du groupe, prolonge lui-même le jeu du happening.

Couverture de revue : titre TOTAL’S en lettres pochoir, « l’édition souterraine liégeoise, n° 7 », et une radiographie au centre
Couverture de la revue Total’s, n° 7, « l’édition souterraine liégeoise ». Archives de l’artiste.

Le contexte : Total’s

Le groupe Total’s et sa revue polycopiée, publiée de 1966 à 1968, prônent une attitude « totaliste » où l’humour devient une dimension nouvelle et où l’on pratique l’inversion des messages reçus. L’intervention à l’APIAW s’inscrit dans une série d’actions du groupe à Liège et à Bruxelles, entre happening et détournement, qui ont précédé l’entrée de Charlier dans l’art conceptuel avec Zone absolue, présentée dans la même salle de l’APIAW en 1970.

In English

In November 1966, Jacques Charlier took part in the group exhibition Jeunes liégeois (Young Liège Artists) at the APIAW in Liège. The opening on 19 November was turned into a fully scripted happening by some twenty members of Total’s, the group he ran with Nicole Forsbach, who burst in carrying mirrors, including a large “total painting” – a mirror about 1.5 metres high. Holding it up at the entrance, they reflected the crowd, the setting and the works on view in a single image. Nicole Forsbach recounted the event in issue 7 of the group’s underground magazine Total’s, describing it as an attempt to turn the private dialogue between people and their reflection into a public event.